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C’est une question de gouvernement

par Joaquim Hernandez-Dispaux

          Jour un. C’est une histoire de mains ! Bien, bien, bien. Mais quand hier j’essayais de dessiner, ma main ne répondait plus. Elle était une chose parmi les choses. Une province autonome, qui se récitait à elle-même des litanies que ma tête n’arrivait plus à percevoir. Ma main était comme une rose sous cloche. Il tombait autour d’elle de méchants flocons. Une vraie installation. Ca me pendait au bout du bras, ce n’était même plus une partie de mon corps. A un moment, j’ai même imaginé la voir se barrer et se promener dans la pièce fière de m’avoir déserté, fière de ne m’avoir laissé qu’un moignon au cas où j’aurais envie de le plonger dans un bol de graphite pour espérer encore tracer quelques gestes informes et lugubres, comme une dernière excitation au fond d’une caverne.

         

          Dans les rainures de mon cerveau giclent, éclairs au fond d’une bruine, ces mots de Valéry (Monsieur Teste !!!) … pour assurer la liberté du dessin, par laquelle pourra s’accomplir la volonté du dessinateur, il faut venir à bout des libertés locales. C’est une question de gouvernement. Pour rendre la main libre, il faut lui ôter sa liberté au sens des muscles.

 

          Jour deux. Le lendemain, c’est encore une histoire de mains. Je suis revenu dans la pièce. Et j’ai encore vu ma main sous cloche. Mais elle avait jeté la cloche par terre. Et milles éclats que je m’y prenne les pieds. Ce matin, en regardant ma main, j’ai les pieds saignants d’un Christ en croix. Mais la main courait, elle était libre, elle gueulait et traçait ses méchants traits. Impossible de la maîtriser. Du muscle à l’état pur. La main faisait ses pompes et tractions. Elle se faisait un champ d’encre, creusait ses propres sillons. Je voyais, elle était aveugle. Mais moi, en voyant, j’étais aveugle, et elle, en étant aveugle, elle traçait. Une rébellion. J’étais sans voix. Étalée leste et veule au milieu de ses augustes productions, elle se prit à me rappeler que mon âme était à présent au bout de mes doigts. Et du bout de mes doigts, je vous emmène donc au bout de la nuit.
 

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